Jusqu’à ce soir…
La grande Meredith Michaels-Beerbaum, au pic de sa carrière alors qu’elle occupait la place de numéro un mondiale, était passée tout près, mais avait dû se contenter de la deuxième place.
Celle qui a écrit l’histoire à Bordeaux, au soir du samedi 7 février 2026, était moins en vue que ne l’était l’Allemande à l’époque. Classée 171ᵉ mondiale, l’Irlandaise Jessica Burke (34 ans), ancienne professeure de mathématiques, l’a fait, quatre mois seulement après ses débuts en CSI-W 5* à Oslo.
Trente-cinq cavaliers au départ, dont un tiers de Français ; statistiquement, les chances de victoire tricolore étaient donc les plus élevées ; huit femmes parmi eux, le Grand Prix Longines FEI Jumping World Cup™ de Bordeaux n’étant encore jamais tombé entre des mains féminines. Treize obstacles, dont trois combinaisons, dix-sept efforts, tous les verticaux à 1,60 m et un dernier oxer à 1,65 m de large. Un magnifique tracé signé Yann Royant, fin techniquement, compliqué et ne mettant jamais les chevaux dans le rouge. Une première construction de Coupe du monde réussie.
Le tracé du tour initial s’est ainsi montré impitoyable, à commencer pour le leader de la ligue européenne de cette Coupe du monde, tenant du titre, vainqueur la veille et favori ce soir, le Normand Julien Épaillard : deux fautes pour son protégé Donatello d’Auge, qui avait peut-être tout donné vendredi soir.
Cependant, le premier sans-faute est vite arrivé : celui du jeune Allemand Tom Schewe (28 ans), quatrième à s’élancer, dont les débuts en CSI 5* remontent également à 2025, à Aix-la-Chapelle – autant dire une entrée en matière sérieuse –, associé à son tout jeune Congress Blue PS (9 ans). Puis ce fut l’inquiétude : plus aucun sans-faute avant le 21ᵉ à partir, son compatriote et ancien vainqueur à Bordeaux en 2019, Daniel Deusser (Otello de Guldenboom). Le Brésilien Yuri Mansur avec Yutiki et Jessica Burke, associée à Good Star du Bary, allaient les rejoindre pour un barrage à quatre.
Surtout à quatre points, d’ailleurs, car c’est avec ce score que les trois hommes quittaient la piste, déroulant en quelque sorte le tapis rouge à l’Irlandaise qui, sans chercher à assurer à tout prix le sans-faute (« je voulais simplement monter mon parcours comme d’habitude, sans rien tenter de spécial »), allait signer une « non-tactique gagnante ». Seule à boucler un barrage sans faute, elle écrivait ainsi un chapitre majeur de l’histoire du Jumping de Bordeaux : la première victoire d’une cavalière depuis le début de l’histoire de Bordeaux en 1978.
« À vrai dire, je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. C’était seulement ma deuxième participation à ce concours. J’étais déjà venue ici il y a deux ans et j’avais remporté le classement du meilleur cavalier de la semaine, donc je me sentais bien en revenant cette année. Mon cheval n’a que dix ans, mais il a déjà disputé six Coupes du monde : cinq fois avec une seule faute, et aujourd’hui un double sans-faute. J’étais particulièrement motivée. »
Une victoire d’autant plus marquante qu’elle devançait un ancien numéro un mondial, ancienvainqueur de la Coupe du monde (Lyon, 2014) et médaillé olympique, Daniel Deusser :
« J’étais très nerveuse en regardant Daniel, car je me disais que je ne pourrais jamais aller aussi vite. Et quand la dernière barre est tombée, je me suis dit qu’il fallait saisir cette chance, car elle ne se représenterait peut-être pas souvent. Désormais, mon objectif est la finale de la Coupe du monde et, avec le résultat d’aujourd’hui, je pense être qualifiée (avec 46 points, le billet pour Fort Worth est définitivement validé, NDLR). C’était aussi l’occasion de consolider ma place dans cette cour des grands. »
Daniel Deusser entrait lui aussi dans l’histoire en devenant… le premier homme battu par une femme dans le Grand Prix Coupe du monde de Bordeaux :
« Merci de le souligner (rires). Mais aujourd’hui, je reste malgré tout très heureux de cette deuxième place. Comme vous l’avez dit, je montais le fils du cheval qui avait gagné ici, Tobago Z, il y a sept ans maintenant. Ce soir, j’étais le deuxième à partir au barrage et j’ai essayé d’aller très vite. J’ai été un peu court sur l’avant-dernier obstacle, ce qui m’a obligé à allonger la foulée vers le dernier. J’ai peut-être un peu trop poussé mon cheval, qui n’a alors pas eu suffisamment de temps pour sauter correctement. Cela dit, il a très bien sauté sur les deux tours et j’en suis vraiment satisfait. Et puis je suis heureux pour Jessica. J’ai vu son cheval à plusieurs reprises, il a toujours très bien sauté, et il a souvent été un peu malchanceux. Aujourd’hui, c’était son jour, et sa victoire est totalement méritée. »
Quant à son jeune compatriote, Tom Schewe, visiblement très doué, il lançait pour la première fois Congress Blue PS dans le grand bain de la Longines FEI Jumping World Cup :
« Oui, il n’a que neuf ans, ce qui est assez jeune pour ce niveau. À vrai dire, ce voyage à Bordeaux n’était pas prévu. Une place s’étant libérée, notre entraîneur national, Otto Becker, m’a appelé à la dernière minute pour me demander si je pouvais faire le déplacement. Mon cheval de tête, Lester, avait sauté la Coupe du monde à Leipzig et n’était pas à 100 %, donc Congress a dû prendre le relais. Je savais qu’il en était capable, c’était un petit risque, mais je voulais lui donner cette expérience. C’est un vrai battant et le bilan est positif. »
Journée historique pour le Jumping de Bordeaux, donc, et grande soirée pour celle qui restera à jamais la « First Lady » :
« Que cela soit tombé sur moi… je crois que je ne le réalise pas encore vraiment. Cela restera surtout une victoire riche en émotion pour moi. Ma propriétaire est ici, c’est son soixantième anniversaire, et Good Star du Bary lui offre ce beau cadeau. Il est venu avec sa famille ce week-end, et une grande partie de la mienne est également présente. C’est donc un moment qui marquera ma carrière à jamais. »